Charles Daellenbach

CANADIAN BRASS IN LUCERNE!

Nous sommes le 1er octobre 2005. Nerveux, vous faites les cent pas dans votre chambre de l’Hôtel Schweizerhof Lucerne. Dans un peu moins de deux heures, vous et vos collègues musiciens serez sur la scène du Kultur- und Kongresszentrum de Lucerne. Le concert, qui se tient dans le cadre du 7e World Band Festival à Lucerne, affiche complet depuis des semaines. Canadian Brass – le plus célèbre et le plus talentueux quintette de cuivres du monde – ici dans la «ville lumière»!

En 1970, vous l’avez créé avec le tromboniste Gene Watts. Plus de 60 disques enregistrés, d’innombrables prix et récompenses, et plus de 5000 représentations et concerts...mais ce soir, la situation est critique. Tendu, vous jetez un regard par la fenêtre, sur la rue animée en dessous. Que font-ils? Le temps vous est compté...

Que s’est-il passé? Votre vol de Toronto à Zurich se passe bien. En apparence, du moins. Et puis, au moment de récupérer les bagages, c’est le choc:

au lieu d’être là, votre tuba en ut Yamaha vole encore quelque part dans l’espace aérien européen.

Après un début de panique, l’organisateur du World Band Festival vous rassure: «Pas d’inquiétude, Yamaha étant sponsor principal de l’événement, un instrument de remplacement sera vite trouvé.» Mais peu après, nouvelle déconvenue: il n’existe dans toute l’Europe que deux exemplaires de ce modèle spécial de votre tuba en ut. L’un est introuvable, l’autre est localisé à Francfort. Au téléphone, on explique à son propriétaire la situation. Celui-ci est immédiatement prêt à prêter son tuba. «C’est un grand honneur pour moi qu’une superstar comme Chuck Daellenbach de Canadian Brass joue avec mon instrument», se réjouit-il.

Un taxi est organisé au plus vite pour parcourir les 700 kilomètres aller-retour d’ici ce soir. Il ne partira cependant jamais, car le tuba de Francfort s’avère finalement inutile. Entre-temps, Air Canada vous a en effet prévenu que votre tuba avait réapparu, et qu’il serait acheminé par le prochain vol d’abord à Zurich, puis au KKL de Lucerne. Livraison prévue: 17h00.

C'était il y a une heure. Aussi agréable soit votre chambre, vous n’y tenez plus. Vous réunissez vos quatre collègues et allez tous boire un whisky au bar pour calmer vos nerfs. Car le problème d’une petite formation est le suivant: si un membre ne peut pas jouer, le concert doit être annulé. L’heure tourne inexorablement...

Puis, à 18h45, exactement 45 minutes avant la représentation, le concierge se précipite vers votre table pour vous annoncer que le tuba vient d’arriver au KKL! Quel suspense!

19h35. Vêtus de l’incontournable queue-de-pie et de baskets blanches, avec Gene Watts (trombone), Bernhard Scully (cor), Stuart Laughton et Justin Emerich (tous deux à la trompette), vous entamez votre concert par «Just a Closer Walk».

 

 

 

Toute la tension s’est envolée. Ignorant tout du stress des dernières heures, le public s’abandonne totalement à votre performance scénique remarquable qui marie une musique exceptionnelle à un divertissement finement dosé. Vous jouez vos standards comme la «Toccata» de Frescobaldi, mais aussi de nouvelles compositions comme la «Santa Barbara Sonata», écrite spécialement par Bramwell Tovey pour votre quintette.

Mais les applaudissements les plus nourris retentissent pour vos «classiques»: pour «Saints Halleluja», un mélange de l’«Alléluia» de Händel et du chant gospel «When the Saints», et plus encore pour la version courte de dix minutes de l’opéra «Carmen» de Bizet, dans laquelle vous incarnez le taureau. Le public, debout, vous ovationne. Bien connus depuis longtemps, vos intermèdes théâtraux font tout autant partie de Canadian Brass que vos instruments. Qui, heureusement, étaient bel et bien là ce soir.

P.-S.: depuis des années, l’Hôtel Schweizerhof Lucerne est partenaire et établissement officiel du World Band Festival, festival international de musique pour cuivres, fanfares et «show bands». Celui-ci a eu lieu pour la première fois en 1999 au Kultur- und Kongresszentrum de Lucerne.

Du 14 septembre au 2 octobre 2005, c’est-à-dire à l’époque de notre histoire, plus de 1000 musiciens ont joué sur les différentes scènes devant plus de 16 000 spectateurs. Aujourd’hui, avec environ 21 000 visiteurs, l’événement a acquis le statut de «premier festival européen pour musique de fanfare». Certains de ses musiciens séjournent et se restaurent à l’Hôtel Schweizerhof Lucerne.